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L'autonomie en trompe-l'œil : manœuvres constitutionnelles et abandons sociaux

Alors que l'exécutif sort l'artillerie lourde pour inscrire l'autonomie de la Corse dans la Constitution à l'approche de la présidentielle, une autre autonomie, celle des personnes handicapées, est sacrifiée dans l'indifférence. Plongée dans l'hypocrisie d'un pouvoir qui choisit soigneusement ses combats.

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La rédaction
18 juin 2026 · 7 min de lecture

Le mardi 16 juin 2026 restera sans doute comme l'une de ces journées où la politique française offre, sur un plateau d'argent, le spectacle de ses propres contradictions. Dans les couloirs feutrés de l'Assemblée nationale, deux salles, deux ambiances, mais un seul mot d'ordre sur toutes les lèvres : l'autonomie. Pourtant, derrière cette apparente unité sémantique, se cache une fracture vertigineuse entre les priorités d'un exécutif en fin de course et les urgences sociales du pays.

D'un côté, dans la lumière éclatante de l'hémicycle, le gouvernement déploie l'artillerie lourde pour inscrire le statut d'autonomie de la Corse dans le marbre de la Constitution. De l'autre, dans l'ombre de la Commission des Affaires sociales, la question de l'autonomie des personnes handicapées se heurte au mur de l'inaction gouvernementale. À Duel Politique, nous refusons de regarder l'arbre constitutionnel sans voir la forêt des abandons sociaux. Car ce qui se joue en ce moment, à quelques mois d'une élection présidentielle qui s'annonce électrique, ce n'est pas une grande avancée démocratique : c'est une manœuvre de diversion à grande échelle.

Corse : le « fait démocratique » comme arme de distraction massive

Le projet de loi constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, examiné depuis ce mardi par les députés, est un cas d'école de cynisme politique. Sur l'Île de Beauté, le texte fait consensus. Les élus locaux, toutes tendances confondues ou presque, ont réussi à s'accorder sur une vision commune de leur avenir institutionnel. Mais à Paris, c'est une autre histoire. Le texte divise profondément les parlementaires. Et c'est exactement ce que recherche l'exécutif.

Pourquoi ouvrir ce chantier titanesque, qui nécessite une révision de la loi fondamentale, à quelques mois seulement de l'échéance présidentielle ? La réponse ne se trouve ni dans l'amour soudain du gouvernement pour la décentralisation, ni dans une urgence institutionnelle absolue. Elle réside dans le calendrier. En jetant ce texte dans l'arène, le pouvoir sait pertinemment qu'il va fracturer les oppositions. La droite, traditionnellement attachée à une vision jacobine et unitaire de la République, se retrouve piégée entre ses principes et la réalité politique locale. La gauche, tiraillée entre son jacobinisme historique et ses sympathies pour les luttes régionales, peine à trouver une ligne claire.

Pendant que les députés s'écharpent sur des concepts juridiques et des virgules constitutionnelles, le gouvernement s'achète du temps et de l'espace médiatique. Le « statut d'autonomie » de la Corse devient ainsi un formidable écran de fumée, destiné à masquer le bilan famélique de la majorité sur les dossiers qui touchent au quotidien de l'ensemble des Français.

« De quoi avez-vous peur ? » : l'ingénierie d'un piège rhétorique

Au banc des ministres, Françoise Gatel, chargée de la Décentralisation, a choisi l'offensive. Face aux réticences des opposants à la réforme, elle lance une question aux allures de défi : « De quoi avez-vous peur ? ». Elle invoque la reconnaissance d'un « fait démocratique » et d'une « singularité insulaire ». L'argumentaire est habile, presque séduisant. Il essentialise le débat en une confrontation binaire entre les courageux bâtisseurs de l'avenir et les conservateurs pétrifiés par le changement.

Mais ne soyons pas dupes de cette fausse naïveté. Ce dont les opposants ont peur — et ce que la ministre feint d'ignorer —, ce n'est pas de la Corse ni de ses habitants. C'est de l'ouverture d'une boîte de Pandore institutionnelle à des fins purement électoralistes. Modifier la Constitution pour accommoder une « singularité » territoriale, c'est acter une rupture d'égalité devant la loi républicaine. C'est un choix politique majeur qui mérite un débat apaisé, libéré des pressions d'une fin de mandat.

En utilisant le consensus corse comme un bélier pour enfoncer les portes de l'Assemblée nationale, Françoise Gatel et le gouvernement transforment une question institutionnelle sérieuse en un vulgaire outil de campagne. Ils instrumentalisent les aspirations légitimes des Corses pour mettre en scène leur propre audace réformatrice, tout en sachant pertinemment que le texte a de fortes chances de s'enliser ou d'être détricoté. C'est l'art de la politique-spectacle : faire semblant de changer les règles du jeu pour s'assurer que rien ne change vraiment dans les rapports de force parisiens.

L'autre autonomie : le naufrage silencieux de la rue de Ségur

Pendant que l'exécutif se gargarise du mot « autonomie » sous les ors de la République, une autre scène, bien plus révélatrice de la réalité du pouvoir, se joue en Commission des Affaires sociales. Ce même mardi 16 juin, Camille Galliard-Minier, ministre chargée de la Santé, de la Famille, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, est auditionnée. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le triomphalisme n'est pas de mise.

La députée de La France Insoumise du Rhône, Anaïs Belouassa-Cherifi, l'interpelle frontalement sur son inaction en matière de handicap. Ici, le mot « autonomie » perd soudainement toute sa superbe constitutionnelle pour redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : une question de survie, de dignité et de droits fondamentaux pour des millions de citoyens.

Le contraste est saisissant, pour ne pas dire obscène. D'un côté, le gouvernement est prêt à bousculer la Constitution, à mobiliser l'appareil d'État et à monopoliser l'attention médiatique pour octroyer une autonomie institutionnelle à un territoire. De l'autre, il se montre incapable d'assurer l'autonomie vitale des personnes en situation de handicap. Pas de grands discours sur la « singularité » de la souffrance des aidants. Pas de ministre pour demander aux technocrates de Bercy : « De quoi avez-vous peur en finançant correctement les fauteuils roulants ou les places en instituts spécialisés ? ».

Cette dichotomie prouve une chose : pour ce gouvernement, l'autonomie n'est pas un principe d'émancipation humaine. C'est une simple variable d'ajustement politique. Lorsqu'elle permet de diviser l'opposition à l'approche de la présidentielle, elle est érigée en dogme absolu. Lorsqu'elle coûte de l'argent et exige du courage social, elle est reléguée aux oubliettes des commissions parlementaires.

Ce qu'on en dit sur les réseaux : la colère face au vide

Cette hypocrisie ne passe d'ailleurs pas inaperçue auprès des citoyens les plus attentifs. Sur les réseaux sociaux, loin des éléments de langage ministériels, la colère gronde. Sur la plateforme décentralisée Mastodon, l'utilisateur @Arsene relaie l'intervention de la députée insoumise avec un commentaire lapidaire : « Handicap : Anaïs Belouassa-Cherifi interpelle la ministre sur son inaction ! ».

Accompagnée du lien vidéo de l'échange et des hashtags de rigueur, cette publication illustre une exaspération grandissante. Sur ces espaces numériques où s'organise la veille citoyenne, les internautes ne s'y trompent pas. Ils voient bien le décalage entre les promesses grandiloquentes faites à la Corse et le mépris silencieux réservé aux personnes handicapées. L'indignation qui transparaît dans ces partages n'est pas une simple posture militante ; c'est le cri d'alarme d'une société civile qui refuse de voir les droits sociaux sacrifiés sur l'autel des manœuvres politiciennes.

Les vrais gagnants et les grands perdants du cynisme d'État

Il est temps de tirer le bilan de cette séquence politique révélatrice. Qui sort véritablement gagnant de ce grand théâtre de l'autonomie ? Certainement pas les citoyens.

Les grands vainqueurs sont les stratèges de l'exécutif, qui ont réussi leur coup tactique : imposer un sujet clivant pour fracturer l'Assemblée nationale à l'aube de la campagne présidentielle. Les élus nationalistes corses peuvent également se targuer d'une victoire d'étape, ayant forcé Paris à reconnaître leur « fait démocratique », même si l'aboutissement final de la réforme reste incertain.

Mais les perdants, eux, sont légion. Ce sont d'abord les personnes en situation de handicap et leurs familles, à qui l'on rappelle cruellement que leur autonomie à eux ne vaut pas une révision constitutionnelle, ni même une action ministérielle d'envergure. Ce sont ensuite les parlementaires de l'opposition, contraints de jouer les utilités dans une pièce écrite d'avance pour les diviser. C'est, enfin, la République elle-même, dont les institutions sont ravalées au rang d'outils de gestion de crise électorale.

En choisissant de sanctuariser l'autonomie d'un territoire tout en ignorant l'autonomie des individus les plus vulnérables, le gouvernement a fait un choix clair. Celui de la forme contre le fond, de la tactique contre l'éthique. À Duel Politique, nous continuerons de dénoncer ces tours de passe-passe. Car une véritable démocratie ne se mesure pas à sa capacité à modifier sa Constitution pour des raisons électorales, mais à sa volonté de garantir la dignité et l'autonomie de chacun de ses citoyens.

Sources

  • Le Figaro : "Autonomie de la Corse : « De quoi avez-vous peur ? », lance la ministre de la Décentralisation aux opposants de la réforme"
  • 20 Minutes : "Corse : Les débats sur l’autonomie de l’île s’ouvrent à l’Assemblée nationale"
  • L'Obs : "Autonomie de la Corse : quatre questions sur la réforme constitutionnelle controversée qui arrive à l’Assemblée nationale"
  • Mastodon (@Arsene) : "🔴 Handicap : Anaïs Belouassa-Cherifi interpelle la ministre sur son inaction !"

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